
Tandis qu’il pédale dans les rues de Paris pour livrer des repas, Souleymane répète son histoire. Dans deux jours, il doit passer son entretien de demande d’asile, le sésame pour obtenir des papiers. Mais Souleymane n’est pas prêt…
Réalisation : Boris Lojkine
Scénario : Boris Lojkine, Delphine Agut
Image : Tristan Galand
Son : Marc-Olivier Brullé, Pierre Bariaud, Charlotte Butrak, Samuel Aïchoun
Montage: Xavier Sirven
Distribution France : Pyramide distribution
Acteurs :
Abou Sangaré : Souleymane
Alpha Oumar Sow : Barry
Nina Meurisse : L’agente de l’OFPRA
Emmanuel Yovanie : Emmanuel

Né en Guinée, Souleymane livre des repas à Paris. Tous les jours, toutes les nuits, sous la pluie, il parcourt la ville à vélo. Quand il peut prendre une pause, il appelle ses proches restés au pays. Dans trois jours, Souleymane va passer un entretien à l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides) : il va se faire passer pour un réfugié politique afin d’obtenir l’asile en France et régulariser sa situation. L’Histoire de Souleymane raconte donc une multitude d’histoires à travers laquelle le personnage passe à toute allure. Peut-être un peu trop vite, d’ailleurs, et on craint souvent pour lui : qu’il fasse une mauvaise rencontre, qu’il ait un accident… Tout le récit est comme « en sursis », tant une question se pose, lancinante : Souleymane sera-t-il prêt pour son entretien de demande d’asile ?
Boris Lojkine, le réalisateur de L’Histoire de Souleymane, ne vient pas du cinéma. Diplômé de l’École normale supérieure, agrégé et docteur en philosophie, il fut d’abord documentariste : il a tourné des documentaires au Vietnam avant de se tourner vers la fiction, avec Hope (2014) et Camille (2019), deux films se déroulant en Afrique et racontant des parcours de migration liés à des conflits armés. Ces deux fictions, comme L’Histoire de Souleymane, sont cependant marquées par l’influence du documentaire, par leur manière d’aborder leur sujet, leur mise en scène… Pour L’Histoire de Souleymane, Boris Lojkine et son équipe ont rencontré de nombreux livreurs dans les rues de Paris, et les ont interrogés sur leur quotidien, leur travail, leurs origines. Le film relève donc quasiment de l’enquête sociologique.

Paris est au coeur de L’Histoire de Souleymane, des grands boulevards à la banlieue, en passant par des quartiers plus populaires. Paris est par ailleurs traversée à vélo, en bus, en métro, en RER : on voit tout de la ville, même ses réseaux de transport. Mais le récit ne fait pas que se dérouler en ville : il la traverse, l’arpente, et même la raconte, l’habite. La ville constitue l’intégralité du décor, et nous sommes véritablement « immergés » dans Paris, mais un Paris filmé depuis un angle inhabituel : pas celui des touristes ou du cinéma américain, mais celui singulier, populaire, tel qu’il peut être vécu et traversé par ces livreurs à vélo. L’éclairage, très soigné, esthétise la ville, en faisant une jungle urbaine arpentée par les livreurs, pleine de grisaille, souvent filmée sous la pluie, de nuit.

L’Histoire de Souleymane travaille deux registres qui peuvent sembler contradictoires : il est à la fois un film social et un thriller urbain. D’une part, c’est une plongée dans un milieu singulier, dont on découvre les codes, les habitudes, les lieux fréquentés et habités, comme les centres d’hébergements où dorment ces travailleurs immigrés. Bien qu’il se déroule sur quelques jours, le récit est ancré dans le quotidien de ces livreurs, et le raconte avec un certain réalisme. Dans le même temps, L’Histoire de Souleymane est tout entier construit sur un principe de compte à rebours, et son héros doit bien souvent courir et traverser la ville en vitesse pour atteindre son but. Il frôle même, par moments, une certaine idée du film d’action, avec ses accidents de voiture, ses scènes de bagarre et ses moments de tension… Tout cela intégré dans une économie narrative de film social.


Souleymane passe une bonne partie du temps à vélo. Il est filmé par une caméra embarquée, située quelques mètres derrière lui. Tout est tourné dans les rues, en décors réels, sans bloquer la circulation, en laissant voir et entendre la densité de la ville : voitures, métro, klaxons, sirènes, voix… Le directeur de la photographie a tourné ces scènes depuis un vélo électrique en filant à travers Paris : une méthode qui contribue à l’impression d’intensité et de vitesse qui se dégage de la mise en scène, et qui « ressemble » à Souleymane. Les scènes s’enchaînent d’une manière qui imite, en quelque sorte, son propre rythme : on alterne entre des scènes d’extérieur très nerveuses, qui laissent une grande place à l’espace urbain et à la circulation dans les rues, et des scènes d’intérieur beaucoup plus calmes, filmées près du visage de l’acteur, alors qu’il tend son sac de livraison aux clients. Ce travail harassant et précaire est en quelque sorte ce qui « guide » la forme du film, et la mise en scène est rivée au personnage, à son corps, à son rythme.
Les couleurs qui dominent sont le bleu, le gris : le béton des rues se mêle, dans le flou des arrière-plans, au ciel gris.
De la même manière, le film est souvent très sombre : une bonne partie se passe de nuit, et les ombres sont particulièrement profondes et marquées. Dans ces scènes, quelques sources lumineuses (lampadaires, téléphones…) éclairent les visages, qui ressortent à peine dans l’obscurité. L’ambiance est parfois étouffante. Cependant, quelques traces de couleurs et de lumière ressortent. Elles accompagnent les rencontres que fait Souleymane, les discussions avec ses quelques amis livreurs par exemple. Les vêtements du jeune homme résument ce travail : des vêtements sombres (du bleu foncé au noir, en passant par le gris), mais des écouteurs blancs qui ressortent dans l’obscurité, et un vêtement rouge éclatant que l’on distingue sous sa veste.




Plusieurs acteurs de L’Histoire de Souleymane sont ce qu’on appelle des acteurs « non professionnels », et certains portent le même prénom que leur personnage. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils jouent « leur propre rôle », mais plutôt qu’ils apportent au personnage quelque chose de leur propre vie, de leur propre manière de parler. C’est le cas de l’acteur principal : Abou Sangaré, qui interprète Souleymane, n’est pas livreur. Il est cependant bien guinéen et a immigré en France pour travailler. Souleymane est donc un personnage hybride, inspiré de plusieurs témoignages recueillis par Boris Lojkine et son équipe, mais aussi de la véritable histoire de l’acteur. Le nom du personnage est caractéristique de ce mélange : « Souleymane Sangaré », soit un prénom fictif, mais le vrai nom du comédien. Abou Sangaré était par ailleurs effectivement en situation irrégulière sur le territoire français au moment du tournage, et même au moment des premières projections du film : quand il a reçu un prix d’interprétation au Festival de Cannes, Abou Sangaré avait reçu plusieurs réponses négatives à ses demandes de titre de séjour…
Un documentaire radio
Sonia Kronlund, Livreurs : le droit du travail en roue libre, Les pieds sur terre, France Culture, 22 mai 2019
Un roman
Benoît Marchisio, Tous complices ! (2021), Rivages/Noir, 2024.
Un jeu vidéo
Death Stranding (2019) de Hideo Kojima et Yoji Shinkawa, Sony Interactive Entertainment, 505 Games.
Quatre films
Le Voleur de bicyclette (1948) de Vittorio De Sica, DVD, Artedis Films ; Blu-ray, Films sans Frontières.
Rosetta (1999) de Jean-Pierre et Luc Dardenne, DVD et Blu-ray, ARP Sélection.
Le Gamin au vélo (2011) de Jean-Pierre et Luc Dardenne, DVD, Diaphana.
Hope (2014) de Boris Lojkine, DVD, Pyramide Vidéo.
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