
Irena Dubrovna, une styliste serbe, est persuadée d’être la descendante d’un clan de personnes pouvant prendre l’apparence d’une panthère. Malgré ses dires, l’ingénieur naval, Oliver Reed l’épouse mais Irena refuse de consommer le mariage de peur que ses fortes émotions influent sur la malédiction. Oliver s’éloigne de plus en plus d’elle et Irena devient alors de plus en plus dangereuse…
Réalisation : Jacques Tourneur
Scénario : DeWitt Bodeen
Image : Nicholas Musuraca
Son : John L. Cass
Montage : Mark Robson
Distribution France : Park Circus
Acteurs :
Simone Simon : Irena Dubrovna
Kent Smith : Oliver Reed
Tom Conway : Dr Louis Judd
Jane Randolph : Alice Moore

Irena Dubrovna, une jeune dessinatrice de mode fascinée par une panthère, rencontre Oliver Reed dans un zoo de New York. Elle lui raconte la malédiction dont sont victimes les gens du village serbe dont elle est originaire, mais le jeune homme rationnel n’en croit pas un mot. Pourtant, quelques indices pourraient laisser
penser que cette légende existe bel et bien et touche
particulièrement les femmes amoureuses et jalouses.
Réalisé en 1942, La Féline est le fruit d’une collaboration heureuse entre le producteur Val Lewton et le réalisateur Jacques Tourneur. Le premier apporta l’univers poétique au second qui sut, par sa mise en scène élégante, évocatrice et mystérieuse, donner une dimension très intime à cette histoire fantastique. Le cadre économique limité fixé pour le film produit par le studio RKO est celui de la série B, qui désigne des films à petits budgets proposés dans le cadre de programmes doubles permettant au spectateur de voir deux films pour le prix d’un. Loin d’être un handicap, cette contrainte a stimulé l’imagination du cinéaste et lui a permis d’inventer des formes nouvelles pour exprimer l’indicible et l’invisible.
Jacques Tourneur met son sens de la suggestion et de l’ambiguïté au service du fantastique et de l’épouvante. Les ombres de la nuit prennent le dessus quand il s’agit de donner vie aux tourments et aux possibles transformations d’Irena. Le cinéaste maintient ainsi la source du mal dans la pénombre, dans des détails du décor et aussi dans le hors-champ – celui-ci caractérise ce qui n’apparaît pas dans le cadre et s’inscrit dans le prolongement du champ visible de l’image.
Ces choix formels contribuent à situer l’angoisse sur un terrain imaginaire et donc intime : rien ne saurait faire plus peur que ce que l’on projette. Ainsi, la mise en scène nous invite à nous faire des films, dans une ruelle sombre où des pas s’arrêtent de résonner brusquement, dans une piscine cernée de reflets mouvants. Si la peur revêt ainsi un caractère mental, elle peut aussi nous faire sursauter. En témoigne l’emploi d’un effet de montage appelé l’effet-bus ou jump scare, qui fera date dans le cinéma d’épouvante et qui consiste à créer une rupture
inattendue dans une scène.

La bande sonore contribue à alimenter la peur du spectateur en faisant exister un hors-champ horrifique.
À quels moments la nature des bruits entendus est-elle incertaine ?
Quel effet cela produit-il sur nos émotions et notre perception de la réalité ?
Le montage nous laisse percevoir plusieurs types de cris : quels liens ont-ils entre eux ?
Les silences sont également nombreux, quels rôles jouent-ils dans notre appréhension des événements ?


La frontière entre le rationnel représenté par Oliver et sa collègue Alice et le surnaturel incarné par Irena ne cesse de bouger tout au long du film. Leur opposition transparaît à travers leurs métiers respectifs. Les deux amis sont ingénieurs navals et travaillent dans un espace entièrement dédié à l’architecture des bateaux et donc à la mesure. Leurs bureaux se présentent comme des espaces dépouillés, traversés de lignes droites, encadré de murs blancs sur lesquels on peut voir des plans ou des chiffres. Si Irena est elle aussi associée par son travail au dessin, ses modèles (féminins) ont une forme humaine et se caractérisent par des lignes courbes que ses croquis rendent vivantes. À l’inverse du bureau de son mari, son appartement foisonne de formes (tableaux, statue) qui invitent à la rêverie. L’incertitude à choisir entre la croyance et le scepticisme est entretenue par l’état de veille dans lequel nous plonge l’éclairage du film et qui se rapproche de l’état d’hypnose dans lequel le Dr Judd plonge Irena.
Tout le film repose sur un principe de dualité. Celui-ci touche en premier lieu le personnage d’Irena, qui voit dans la panthère son double maléfique et l’incarnation d’un désir qu’elle refoule. La belle se reconnaît dans la bête. Cette dualité se retrouve à d’autres endroits du film, à travers la femme-chat croisée dans le
restaurant, à travers aussi les deux personnages féminins et le choix cruel d’Oliver de tourner le dos à l’une pour aller vers sa collègue, à laquelle il ne prête pourtant aucune
attention dans la scène d’ouverture au zoo : qui croirait qu’Alice est la femme qui apparaît debout, de dos, juste à ses côtés ? La réalité s’ouvre en permanence et de diverses manières à un monde parallèle inquiétant et fantomatique. Ce trouble porte tout autant sur le monde d’Irena, cette étrangère que l’on considère comme perturbée, que sur le monde américain dit normal et pourtant tout aussi angoissant.

Plusieurs animaux traversent La Féline, à commencer par cette panthère noire qui fascine et obsède Irena. Son regard perce l’écran tel celui de Méduse, dans la mythologie grecque, qui est l’une des trois Gorgones, et dont les yeux ont le pouvoir de pétrifier quiconque s’aventure à les croiser.
Comment la mise en scène des divers animaux du film nous laisse-t-elle imaginer les métamorphoses d’Irena maintenues hors champ ?

Le premier plan du film met en évidence la cage de la panthère. Celle-ci est immédiatement associée par un mouvement de caméra à Irena, et mise en évidence par une deuxième rangée de barreaux placés devant la dessinatrice. Ce motif de l’enfermement poursuit la jeune femme : il apparaît à plusieurs reprises sur la porte de son appartement, à travers la projection de l’ombre de la rampe, puis à travers la cage du canari que la jeune femme reçoit en cadeau. Signe d’un enfermement psychique et d’un refoulement sexuel, la cage est le lieu des pulsions contenues. Elle dessine dans l’espace un point de bascule possible, un angle dramatique qui contient la menace d’une percée sauvage. Le danger d’un tel virage se rejoue dans l’architecture d’autres décors du film : au coin d’une rue, d’une piscine, ou devant les nombreuses portes devant lesquelles les personnages stationnent.


Quatre films
L’Homme-léopard (1943) de Jacques Tourneur, DVD, Éditions Montparnasse.
Rendez-vous avec la peur (1957) de Jacques Tourneur, DVD et Bu-ray, Wild Side Video.
Les Oiseaux (1963) d’Alfred Hitchcock, DVD et Blu-ray, Universal Pictures.
Batman : Le Défi (1992) de Tim Burton, DVD et Blu-ray, Warner Bros.
Une chanson
David Bowie, Cat People (Putting Out Fire), album Let’s Dance, EMI, 1983.
Un poème
La Panthère de Rainer Maria Rilke
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